Ras la vulve !

Devant l’émergence de la parole à propos des violences gynécologiques et obstétricales, la communauté médicale réagit souvent par des accusations de « gynécobashing », dénonçant un « acharnement » qui serait disproportionné, plaidant pour des soignant·e·s dévoué·e·s et investi·e·s qui sont heurté·e·s par la violence de la « hargne » à leur égard. Cette « violence » dans la dénonciation serait responsable de la peur « irraisonnée » des femmes qui les empêcherait de consulter. Et les étudiant·e·s, effrayé·e·s par ces accusations jugées infondées, renonceraient à l’orientation vers la gynécologie, ce qui conduit à la menace voilée de ne plus pouvoir assurer les soins gynécologiques de la population dans un avenir proche, par la faute des patient·e·s qui accusent les soignant·e·s…


Un document récemment sorti sur les réseaux sociaux vient pourtant clairement démontrer que la profession s’entend très bien à effrayer toute seule ses éventuel·le·s patient·e·s. Publié sur le site du Collège National des Gynécologues Obstétriciens Français, il s’agit d’une présentation faite lors des journées nationales de 2008, un congrès annuel qui se veut donc scientifique, sous le titre de mise à jour des connaissances. Disponible depuis plus de dix ans, ce texte semble n’avoir été remis en cause par aucun membre de la communauté médicale.
Ce descriptif d’une rare violence des « lésions » de la vulve, lésions qualifiées de bénignes mais justifiant tout de même d’une « restauration de l’anatomie » et publié par un chirurgien réputé dans le domaine de la chirurgie vulvaire, invite pourtant à craindre de se dénuder devant un·e médecin et de s’exposer à son jugement !
La justification des interventions est bien sûr officiellement laissée à la personne demandeuse : il ne s’agirait avant tout que d' »esthétique », du « confort pour s’habiller », des « remarques désobligeantes » du partenaire (toujours masculin, naturellement). Mais comment ne pas avoir une image dégradée de soi-même quand un spécialiste de la vulve peut, de manière totalement décomplexée et sans rencontrer d’immédiates et vives protestations de sa communauté professionnelle, en qualifier certaines (qui relèvent pourtant d’anatomie tout à fait courante et majoritaire) d' »excroissances flasques », de « protrusions disgracieuses », de « blason de la féminité raté et hideux », sans compter des comparaisons animales déplacées ? Et si comparaison n’est pas raison, il est tout de même permis de s’interroger : si le critère « dépasser d’un slip en dentelle » devient un motif médicalement approuvé de réparation chirurgicale, ne faudrait-il pas développer rapidement la chirurgie esthétique, non, pardon, réparatrice des testicules ?
Les organes génitaux externes, comme tout autre élément anatomique, sont infiniment variés. Si chaque personne adulte est en droit de désirer une intervention de chirurgie esthétique, le regard médical, lui, ne doit poser que la question de la dysfonctionnalité. Poser un jugement esthétique, sans demande d’un·e patient·e, pour promouvoir et enseigner une vision expurgée et idéalisée du corps, c’est tout simplement de la violence médicale. Bien que l’auteur de ce document exclue les personnes en situation d’intersexuation du champ de son texte, c’est pourtant bien de cela aussi qu’il s’agit : une médecine patriarcale qui norme les corps. C’est en effet la même logique qui justifie à la fois la mutilation des enfants concernés par l’intersexuation, dès la naissance, la chirurgie « réparatrice » pour corriger des vulves qui n’ont d’autre défaut que de ne pas cadrer avec la vision normative des médecins, et la faible qualité de la chirurgie proposée aux personnes trans (qui en incite beaucoup à se tourner vers l’étranger pour un résultat décent).


L’urgence pour les soignant·e·s n’est pas de se protéger de la « brutalité » de la dénonciation des violences médicales : cette véhémence là n’est qu’un reflet atténué des atteintes réellement vécues par les personnes qui les rapportent. L’urgence est de se remettre en question, individuellement et collectivement, sur notre vision et notre pratique de la médecine et du soin. Quand la critique virulente et dégradante sur les corps de nos patient·e·s est institutionnalisée comme ce texte l’illustre cruellement, comment continuer à prétendre que nous ne jugeons pas, que nous ne maltraitons pas les personnes que nous soignons ?