Clause de conscience, drôle d’inconscience…

« Déjà, l’an dernier, en centre d’orthogénie, j’avais été étonnée que seuls deux médecins assurent des vacations d’IVG, et encore, une demi-journée chacun·e, non-remplacé·e·s en cas de congés, ce qui donnait une maigre possibilité d’une petite quinzaine d’acte par semaine, pour un grand centre hospitalier, ça semblait léger…

Déjà, depuis que je fais de l’information aux futur·e·s étudiant·e·s sages-femmes potentiel·le·s, j’avais été choquée par la fréquence de la question : « les sages-femmes aussi ont droit à la clause de conscience ? Parce que moi, des avortements, je veux pas m’en approcher »

Déjà, j’entendais parler de certain·e·s de mes collègues étudiant·e·s qui refusaient sciemment de participer aux interruptions de grossesse, que ce soit dans le cadre de l’IVG ou pour motif médical, et méprisaient tout·e patient·e ayant fait ce choix, une fois, voire plusieurs fois dans sa vie.

Et voilà que mon passage en planification familiale a fini de m’ouvrir les yeux : j’ai donc constaté, horrifiée, que sur la région parisienne, seuls 3 hôpitaux publics pratiquaient l’IVG jusqu’à 14 semaines d’aménorrhée, les autres refusant tout·e patient·e au-delà de 12 SA, les obligeant à se rabattre sur le secteur privé et à avancer 300 €, pour celleux qui pouvaient se le permettre ; que certains de ces mêmes hôpitaux refusaient les patient·e·s mineur·e·s, même celleux accompagné·e·s de leurs parents ; que l’accueil réservé aux patient·e·s en orthogénie est parfois plein d’un dénigrement qu’on n’essaye même pas de cacher ; tout cela au mépris de la loi et au mépris de l’éthique médicale la plus élémentaire. Ajoutons que tous les services d’orthogénie doivent démarcher en permanence pour trouver des médecins acceptant d’assurer les vacations, tant d’entre eux s’y refusant.

Et le mot est lâché : c’est mon droit, la clause de conscience. Quelle peut bien être la conscience de ces gynécologues, de ces sages-femmes, qui ont fait le choix de soigner les femmes et veulent ignorer la réalité des grossesses non-désirées ? À toute époque, dans tous pays, dans toutes cultures, ces grossesses ont existé et partout, toujours, les femmes ont tenté de s’en défaire. Et au lieu de reconnaître leur situation, de leur permettre, à défaut d’en limiter l’impact psychologique, d’annuler les conséquences physiques désastreuses de l’avortement clandestin, en leur proposant des conditions médicales d’hygiène, certains jugent ces femmes, du haut de leur « conscience ».

Qui a dit qu’il fallait aimer le faire ? Qui aime aider une femme à accoucher de son enfant mort, qui aime assister à la naissance d’un enfant de 800 grammes ? Leur reproche-t-on pour autant d’être venues trop tard à la maternité ou d’avoir continué à fumer leurs deux paquets par jour ? Leur refuse-t-on nos soins ? Voilà qui pour le coup pèserait sur notre conscience, et à juste titre. Où est la différence ?

Moi, je n’en vois pas, et je considère qu’il en va de ma conscience, tant personnelle que professionnelle, d’aider toute femme. Et vous ? »

 

Cet article, je l’ai écrit, étudiante, il y a plus de 10 ans. Il a ses défauts, bien sûr, des maladresses d’écriture, des brins de conditionnement qui ressortent. Oui, j’ai, entre autres, appris depuis que l’impact psychologique d’une IVG n’avait pas à être désastreux et qu’il l’était d’autant moins que justement on traitait avec respect les concerné·e·s ; j’ai aussi appris qu’on pouvait parfaitement aimer pratiquer des IVG et qu’il n’y avait là rien d’honteux ou de vaguement gênant. Mais si je le partage aujourd’hui, c’est que malgré tout il marque mon entrée en féminisme.

Jusque-là je croyais que le sexisme était un problème individuel. Une façon de penser rétrograde, certes, et très agaçante quand j’y était confrontée, mais voilà, il y avait des cons partout, point. Ce fameux stage en planification familiale a commencé à me faire entrevoir un système complet, parfaitement rodé, qui rabaissait directement les femmes au quotidien, mais qui ostracisait également les domaines qui leur était propres :  typiquement, la maîtrise de leur corps et de leur sexualité, via l’accès à la contraception et à l’IVG. Bébé soignante de 22 ans, j’ai découvert le patriarcat, même s’il a fallu encore quelques années pour que je le nomme correctement et l’identifie dans à peu près tous les aspects de mon quotidien et de celui de mes patient·e·s.

Vous êtes en train de lire cet article sur le site d’une association de soignant·e·s féministes parce comme moi vous avez eu votre prise de conscience : un stage, un·e patient·e, un·e soignant·e, qui nous a ouvert les yeux et donné l’envie de chercher à comprendre et à combattre cet état de faits. Depuis nous avons appris, nous apprenons encore, et nous pouvons devenir, pour d’autres, ce déclencheur. Alors longue vie à l’association !

 

Caroline, sage-femme